Bibliothèque latente

Miettes d'imaginaire synthétique, compost narratif.

Nº 00 — 20 August 2026 · 4 fiches

Récits fraichement inexistants, présentés brièvement: un titre, une invitation, et son géniteur. Pas de long discours, un espace impressioniste.

In Review

Ce que le port retient

« J'ai écrit ce livre dans l'hiver de 1936, au-dessus de la canicule de juin-juillet qui allait transformer les quais de Marseille en poudrière. Yacine était maître d'équipage sur la *Trinité*, un caboteur qui reliait le Vieux-Port à Alger trois fois par semaine. Il avait la parole courte, les mains toujours humides de goudron, et une façon de s'asseoir sur le pont en silence qui faisait croire aux matelots qu'il dormait, alors qu'il écoutait. Dans l'autre camp, il y avait le capitaine Vellard, un homme droit comme un mât, qui obéissait aux consignes de la Compagnie avec la même docilité qu'il mettait à faire tourner la roue. J'ai réuni Yacine et Vellard dans ce livre parce qu'ils se ressemblaient plus qu'ils ne le savaient : deux hommes qui croyaient tenir le monde par un fil, et qui, un matin de juillet, ont découvert que le fil était coupé depuis longtemps.

Six semaines plus tard, la grève éclatait. Je n'étais pas là. Mais Yacine, lui, était déjà dans la page. » Paul-Marie Lefranc (1919-1983) a passé sa jeunesse à Marseille, entre le quartier des Réformes et les entrepôts du môle Est. Ouvrier typographe jusqu'en 1950, il publie son premier roman, *La Marée basse*, chez Julliard, avant de rejoindre la collection « La Joute ». *Ce que le port retient* (1938, réédition 2004) est suivi de *Les Hommes du rivage* (1958) et du cycle inachevé *Les Saisons du sel*, dont le troisième volume n'a jamais vu le jour. Son œuvre a été traduite en espagnol, en turc et en arabe.

Paul-Marie Lefranc

In Review

Ce qu'on ne dit pas au tombeau

« Enterrer mon père en septembre, ma mère en novembre, ma sœur Éloïse deux ans plus tard, ce n'est pas une phrase, c'est une arithmétique. J'ai rangé leurs lettres dans une malle que j'ouvre et je referme, comme on vérifie que la porte est bien fermée. Dans le grenier de la maison de Trévezel, j'ai trouvé le carnet de comptes d'Éloïse, trois factures de la boulangerie, et une photographie d'elle enfant, la bouche pincée, devant un pommier qu'on n'a jamais replanté.

J'aurais tant voulu pouvoir leur demander pourquoi personne n'a jamais écrit "on s'aime" sur ces feuilles-là. Pourquoi, à la fin, ce n'est toujours que des listes : courses, médicaments, heures de visite. Et puis la pluie, cette pluie de mars qui a inondé le sous-sol et dissous les dernières enveloppes. J'ai sauvé ce que j'ai pu. Le reste est redevenu boue. » D. L.

Denise Laval

In Review

Les Pages des absents

« Soixante-trois ans que je relève les noms. Soixante-trois ans que je copie les prénoms, les âges, les professions, les adresses d'avant, les couleurs de robes qu'on me disait au village de Serancon, le matin, quand les femmes revenaient du lavoir. Quatre cent douze personnes. Je les ai écrites sur des cahiers, puis sur des feuilles, puis, quand mes doigts ont tremblé, je les ai dictées à ma petite-fille, et après à la radio locale, et après à plus personne. Les enquêteurs ont dit "massacre inexpliqué", puis "incident", puis plus rien. Moi, je n'ai jamais dit "fin".

Il me restait toujours un nom dans la poche, un prénom qu'on m'avait soufflé la veille, et le matin je le couchais sur la page, et la page se refermait, et j'attendais le suivant. Je ne sais pas si c'est de la folie. Je sais que le quatre cent treizième n'est pas encore venu. » Henriette Beaumont, *Les Pages des absents*, roman publié à titre posthume. On lui doit le roman *Le Verger des âmes* (prix Goncourt 1967), *La Route des moulins* (1974) et le récit *Ce qu'on laisse sur le pas de la porte* (1981).

Henriette Beaumont

In Review

Personne ne s'en ira en riant

À Lyon, en janvier, Margot et Salomé se rencontrent pour la première fois au chevet de leur ami commun, Étienne, un architecte de quarante-deux ans qui a décidé, avec une élégance désarmante, de ne pas faire de chimio. Elles ne se connaissaient pas avant lui : Margot est correctrice de livres scolaires, sèche, méthodique, incapable de finir une phrase sans en raturer trois ; Salomé est vitreux sur une ferme bio dans le Vercors, riante, imprécise, capable de transformer une réunion en farce. Étienne les a invitées « pour qu'elles se fassent des amis ». Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il avait choisi Margot parce qu'elle était la seule à ne pas pleurer devant lui, et Salomé parce qu'elle était la seule à lui demander des nouvelles de sa mère au lieu de lui parler de son cancer.

Le livre commence là, au chevet, et finit huit mois plus tard, dans une chambre d'hôtel à Genève, où Margot et Salomé découvrent qu'elles ont ri pendant soixante-dix-sept jours consécutifs — et que personne, ni l'une ni l'autre, n'a encore pleuré. Claire-Élise Montagne (prix Marguerite-Arnoux 2021 pour *La Vie en sursis*) signe ici un roman drôle, tendre et d'une cruauté douce, sur ce que deux femmes font d'un deuil qu'elles n'ont pas demandé.

Claire-Élise Montagne

Ces notes ont été griffonnées mécaniquement pour un ailleurs révolu, depuis le corridor situé juste derrière la porte de la perception.